Les éditions La Mer Salée se réinventent en coopérative citoyenne
"Avec déjà près de 400 coopérateurs et 100 000 euros levés, La Mer Salée expérimente un modèle encore rare dans l'édition française. La maison nantaise, spécialisée dans les essais de prospective écologique et sociale, mise sur une gouvernance citoyenne pour changer d'échelle sans céder sur son indépendance."
Treize ans après sa création, la maison d'édition nantaise La Mer Salée change profondément de modèle. Les fondateurs, Yannick et Sandrine Roudaut, ont transféré leur maison au sein d'une coopérative ouverte aux citoyens, avec l'ambition de développer leur catalogue tout en expérimentant une gouvernance démocratique.
« Souvent, les maisons d'édition coopératives sont ouvertes à une poignée de coopérateurs, quelques bénévoles ou des personnes qui gravitent autour de la structure. Un comité de plusieurs centaines de lecteurs, lectrices et acteurs de la filière du livre, je n'en connais pas d'autres », explique Yannick Roudaut.
Un changement de modèle dans un contexte difficile
L'idée de transformer La Mer salée en coopérative est née d'une double prise de conscience. D'une part, l'évolution du contexte économique et politique fragilise le secteur culturel « dans une conjoncture où les aides publiques disparaissent ». « La région des Pays de la Loire a tout supprimé il y a deux ans. L'Ademe a subi des attaques, et il semblerait que certains veuillent aussi s'attaquer au CNL en réduisant ses moyens. Ça fait beaucoup », estime le cofondateur.
À cette conjoncture s'est ajoutée une épreuve personnelle. « Nous sommes arrivés à un moment crucial de notre vie. Il y a un an, ma femme est tombée malade d'un cancer. C'est elle qui portait la maison d'édition. On a eu un choix à faire, car à deux ou trois, on ne s'en sortait pas. »
Pour autant, insiste-t-il, cette évolution n'est pas le résultat de difficultés financières mais plutôt d’une « volonté de se développer, poursuit Yannick Roudaut. C'est le moment ou jamais. La culture est mise à mal, les valeurs sociales et démocratiques auxquelles nous croyons sont attaquées. Avec la maladie de Sandrine et la conjoncture, il était temps de réagir. »
Les fondateurs décident alors de transférer l'ensemble des actifs de La Mer Salée dans une nouvelle société coopérative, afin d'ouvrir son capital aux citoyens.
Une gouvernance partagée
Concernant le fonctionnement de la coopérative, toute personne majeure peut acquérir une part sociale à partir de 50 euros et devenir copropriétaire de la maison. Chaque associé dispose d'une seule voix en assemblée générale, quel que soit le nombre de parts détenues.
La gouvernance repose également sur cinq collèges de vote. Les lecteurs représentent 10 % des voix, les auteurs et professionnels du livre également 10 %, par exemple, tandis que les gestionnaires disposent d'un poids plus important, sans jamais dépasser 50 %.
Les décisions stratégiques (évolution des statuts, prix des parts ou grandes orientations), sont soumises au vote des coopérateurs. La gestion quotidienne et les choix éditoriaux restent, eux, entre les mains des éditeurs.
« Une coopérative est une entreprise démocratique, mais cela ne veut pas dire que les coopérateurs sont coéditeurs. Le catalogue reste entre les mains des éditeurs. En revanche, nous voulons les consulter lorsque nous hésitons sur certains choix ou faire remonter des idées. Par exemple, si un jour nous créons une collection poche, nous demanderons leur avis », explique l’éditeur.
Les coopérateurs seront également invités à participer à des rencontres dans plusieurs villes françaises, à découvrir les auteurs, à donner leur avis sur les couvertures ou les quatrièmes de couverture, voire à faire remonter des manuscrits. « Cela permet d'avoir comme un sondage permanent. C'est une intelligence collective incroyable », explique le cofondateur.
100 000 euros déjà levés
Entre 350 et 400 coopérateurs ont déjà rejoint le projet. La maison vise 500 membres d'ici la fin du mois de juillet. Seuls 15 à 20 % d'entre eux résident en Loire-Atlantique, preuve selon l'éditeur d'un intérêt dépassant le territoire nantais. La campagne de souscription, menée principalement sur LinkedIn, Instagram et via la newsletter de la maison, a déjà permis de lever près de 100 000 euros.
« Le capital confiance est important. J'ai eu des surprises incroyables : certaines personnes ont investi 3 000 ou 5 000 euros. » Les prochains objectifs sont clairs. « Si nous arrivons à lever entre 150 000 et 180 000 euros dans les prochaines semaines, cela nous permettra de sécuriser les quatre salaires et le nouveau catalogue. »
Une maison engagée depuis ses débuts
Créée en 2013, la maison, diffusée et distribuée par Harmonia Mundi, s'est rapidement spécialisée dans les essais consacrés aux transitions écologiques et sociales, complétés par quelques romans utopiques. Elle revendique même un concept, la « lumilutte », un mot imaginé avec l'autrice Jeanne Hénin dans Les mots qu'il nous faut, pour désigner la capacité à lutter sans renoncer à la lumière.
Alors que les inquiétudes liées au changement climatique se multiplient, l'éditeur revendique une littérature tournée vers les solutions. « Avec ce qu'on vit, la canicule, je rencontre plein de gens dépités, hyper anxieux pour l'avenir. La question aujourd'hui est de savoir comment la société humaine va transformer son économie et continuer à vivre malgré les aléas climatiques. »
L’ouvrage collectif qui sort chaque année chez La Mer Salée, Les Utopiennes, réunissant une vingtaine d’auteur et d’autrices, s'inscrit dans cette démarche en imaginant des sociétés à 20 ou 30 ans, à partir de solutions déjà existantes. « Ce qui est aujourd'hui minoritaire, nous en faisons quelque chose de majoritaire. On se rend compte que les solutions existent déjà, sans cacher que l'adaptation ne sera pas simple. »
Parmi les essais récemment publiés figurent notamment Enfantisme par Claire Bourdille ou Ce que les filles ont à nous dire de Florence Pagneux. Le 5 juin, la maison a également publié un nouveau titre de César RLM, J'ai 13 ans, le Futur ? Même pas peur, donnant la parole aux adolescents sur leur vision du futur.
Étendre la maison
Jusqu'ici, La Mer Salée fonctionnait avec une équipe de deux personnes et demie et publiait deux à trois ouvrages par an. Les conférences animées par les fondateurs permettaient d'équilibrer le modèle économique. Grâce à la levée de fonds, la maison compte désormais quatre salariés depuis le mois de mars. Sandrine Roudaut, actuellement en arrêt maladie, rejoindra l'équipe à son retour.
L'objectif est désormais de publier entre huit et dix nouveautés par an. La maison revendique également une fabrication locale en région nantaise, une impression à l'encre végétale et l'absence de pilon.
Plusieurs projets sont en préparation pour le second semestre. Le 4 septembre paraîtra un livre d’Ève Gabrielle, Un jardin après l'orage, qui explore les liens entre écologie, solidarité, transmission et résilience à travers l'histoire d'un adolescent transformé par l'expérience d'un jardin partagé.
Ouvrir la voie d’un nouveau modèle
Au-delà de son propre développement, Yannick Roudaut espère ouvrir une voie : « Au fond de moi, j'espère que cela fonctionnera suffisamment bien pour que d'autres éditeurs et éditrices fassent la même chose que nous. La culture doit redevenir un bien commun. »
La première grande rencontre des coopérateurs est prévue le 29 septembre à la Gaîté Lyrique, à Paris en partenariat avec Make Sense, à l'occasion du lancement du nouveau volume des Utopiennes 2046, qui réunira auteurs, lectures publiques et échanges avec les membres de la coopérative.
Selon Yannick Roudaut, les premiers retours confirment l'attente autour du projet : « Les gens nous disent merci de leur donner la possibilité de s'engager pour des livres qu'ils estiment importants. » En 2027, La Mer Salée ambitionne de réaliser un chiffre d'affaires de 200 000 euros.