Pourquoi nous avons décidé de ne plus posséder notre maison d’édition ?
Par Sandrine et Yannick Roudaut
Co-fondateur.es des Éditions La Mer Salée
Le monde du livre ne va pas très bien. Entre les annonces des difficultés financières d’enseignes historiques comme Sauramps ou Le Furet du Nord, le recul de la lecture et la chute des subventions culturelles (la Région Pays de Loire les a supprimées), l’avenir de l’édition indépendante pose question. Elle se pose d’autant plus que le livre n’est pas un objet commercial quelconque.
Éditer n’est pas neutre. Aucun livre n’est sans impact. Les ouvrages nourrissent une certaine vision du monde, ils ouvrent des possibles, ou pas. Pourquoi les dictateurs en feraient-ils des autodafés s’ils n’étaient pas aussi subversifs ? Pourquoi le président Donald Trump interdit-il certaines lectures jugées déviantes dans les bibliothèques américaines ? Un livre fait grandir la pensée, valide les normes sociales et modèle les imaginaires. Un livre peut bouleverser un être, il peut changer le monde.
Face aux convoitises à peine voilées de milliardaires conservateurs, une bataille culturelle s’engage. Seul le collectif rivalisera avec la force de frappe de ces groupes financiers aux intérêts bien compris. La lecture et la culture en général, sont un sujet dont les citoyen·nes doivent se réapproprier la maîtrise.
Pression économique et bataille des récits, il est urgent de remettre en question le modèle capitaliste classique sous peine de voir disparaître la diversité culturelle essentielle à une démocratie et la qualité des livres capitale d’une société rayonnante. La propriété partagée, collective, serait-elle la réponse ?
Nous aurions pu transmettre La Mer Salée à un repreneur.
Nous avons préféré la transmettre à plusieurs centaines de citoyennes et citoyens.
Aux Éditions La Mer Salée, nous avons donc décidé d’expérimenter un nouveau modèle économique pour consolider notre situation financière, préserver notre indépendance éditoriale et assurer le soutien et la pérennité de nos titres. En créant une large communauté de lectrices et lecteurs autour de notre outil éditorial, nous espérons ouvrir un nouveau champ des possibles et réinventer l’édition.
En mai 2026, après treize ans d’activité, nous avons fait le choix d’apporter le catalogue, le stock, le savoir-faire et la marque à une nouvelle structure coopérative, une SCIC, pour faire de la maison d’édition un bien commun et non plus la propriété d’une poignée d’actionnaires. La Mer Salée est aujourd’hui détenue par ses lectrices et lecteurs, ses partenaires industriels (composition, impression) et tous les amoureux du livre attaché.es à la liberté d’expression et séduit·es par une entreprise engagée avec une production écologique et locale.
Un mois après le lancement de cette expérience, nous sommes déjà près de 500 coopératrices et coopérateurs répartis sur tout le territoire et même au-delà. Nous serons beaucoup plus dans les prochains mois et les prochaines années.
Cette communauté de co-propriétaires est désormais notre principal soutien financier (vente des parts à 50€) et notre principale ressource humaine pour déployer notre catalogue, faire connaître notre travail auprès des libraires, et nourrir nos réflexions stratégiques à moyen et long terme.
Ouvrir l’entreprise à nos lectrices et lecteurs, à nos partenaires de toujours, nous a demandé de franchir une double étape psychologique : accepter de partager le pouvoir et céder la propriété au collectif. Nous serons dorénavant salariés d’une entreprise qui ne nous appartient plus. Treize années de travail passionné, treize années à défendre chaque livre avec détermination, treize années d’expérience offertes à la coopérative en échange d’un souffle nouveau et d’une aventure passionnante.
Donner pour mieux nous déployer, donner pour démultiplier nos impacts. Car c’est bien là l’objectif : porter ce qui a fondé la naissance de La Mer Salée : une ligne éditoriale fondée sur la prospective et les alternatives possibles pour un monde meilleur. Des livres qui ouvrent un champ des possibles là où le discours ambiant nous enferme dans l’inévitable dystopie. Des ouvrages qui alimentent la détermination et l’espoir quand la majorité nourrit la résignation. Chaque fiction que nous publions porte une brèche de lumière pour l’avenir (recueils de nouvelles les Utopiennes et romans). Chaque essai ou format singulier interroge la société sur ses angles morts pour la faire grandir (Enfantisme de Claire Bourdille, Ce que nos filles ont à nous dire de Florence Pagneux, J’ai 13 ans, le futur ? Même pas peur de César RLM, Les Mots qu’il nous faut de Jeanne Hénin…).
Tenter l’aventure coopérative, une utopie ? Certes, car si les évidences d’aujourd’hui étaient des utopies hier, les évidences de demain naîtront des utopies d’aujourd’hui.
Il est urgent de nous organiser collectivement pour assurer notre souveraineté culturelle au même titre que nous veillons à notre souveraineté industrielle ou militaire.
Contact : Yannick Roudaut
Tél. : 06 11 39 13 32 // Mail : yannick@lamersalee.com
Éditions La Mer Salée SCIC, 23 boulevard de Chantenay, Bloc 13, 44100 Nantes
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