Billet de blog/Claire Bourdille/Le Club Mediapart
"Si les mobilisations récentes affirment une cause commune, la confusion entre violences faites aux femmes et violences faites aux enfants risque d’invisibiliser les spécificités de ces dernières. Reconnaître leur articulation sans les confondre est une condition pour mieux protéger.
À la suite de l’infanticide de Lyhanna, les mobilisations qui ont émergé en France ont fait entendre une parole unifiée : celle « des femmes et des enfants ». Dans les cortèges, les slogans appellent à « écouter les enfants », tandis que les organisations féministes affirment se mobiliser « pour les femmes et les enfants ».
Cette convergence peut apparaître comme une avancée. Elle mérite pourtant d’être interrogée. Car si les violences faites aux femmes et celles faites aux enfants sont indéniablement liées, elles ne relèvent pas d’une même expérience sociale, ni d’un même régime de protection. Les penser comme une seule et même voix comporte un risque : celui de reconduire l’invisibilisation spécifique des enfants.
J’écris cela depuis une position située. J’ai été victime de violences en tant qu’enfant, puis en tant que femme. En tant que femme, malgré les obstacles, j’ai pu accéder à des dispositifs : porter plainte, solliciter des associations, bénéficier d’un accompagnement, parler à des amies. Ces ressources sont imparfaites, mais elles existent.
En tant qu’enfant, elles étaient hors de portée. Non seulement parce que les enfants ne savent pas toujours nommer ce qu’ils subissent mais surtout parce qu’ils ne disposent ni de l’autonomie, ni de la reconnaissance sociale nécessaires pour être pleinement entendus. Lorsque les violences ont lieu dans la famille, ce qui est majoritairement le cas, les possibilités de protection se réduisent encore. J’ai été confrontée à des procédures judiciaires, pour moi en tant que femme, mais aussi dans des situations impliquant un enfant. C’est à ce moment-là que j’ai mesuré un écart que je n’avais pas pleinement perçu jusque-là : aux difficultés déjà connues par les femmes s’ajoute, pour les enfants, une invisibilisation structurelle qui rend l’accès à la protection plus incertain encore.
Cette asymétrie ne relève pas seulement d’une différence de degré. Elle renvoie à un système de domination spécifique : l’adultisme. Moins nommé que le sexisme, il organise pourtant une hiérarchie des âges qui prive les enfants de pouvoir, de crédibilité et d’existence politique. Les violences s’inscrivent ainsi dans un continuum où se croisent sexisme et adultisme. Mais les confondre revient à neutraliser ce que l’enfance a de spécifique : une vulnérabilité sans autonomie, sans capacité d’agir seule, sans accès direct aux mécanismes de protection.
Les conséquences sont concrètes. Les violences faites aux femmes ont progressivement trouvé une place dans l’espace public. Elles sont nommées, débattues et dénoncées collectivement. Les violences faites aux enfants, elles, restent largement reléguées. Elles le sont dans les mots, lorsque des adolescentes sont désignées comme des « femmes », effaçant leur statut d’enfants. Elles le sont dans les catégories, lorsque les infanticides, y compris vicariants, disparaissent derrière d’autres lectures. Elles le sont dans les espaces militants eux-mêmes, où les enfants demeurent largement absents.
Or, nommer, c’est déjà protéger. Refuser de distinguer, c’est prendre le risque de ne pas voir. Et ne pas voir, c’est laisser perdurer. Les luttes féministes ont permis des avancées majeures. Elles sont indispensables. Mais elles ne peuvent, à elles seules, porter l’ensemble des violences. Penser une alliance ne signifie pas fusionner les causes. Cela suppose au contraire de reconnaître ce qui les distingue, afin de mieux les articuler. Lorsque l’on affirme parler « pour les femmes et les enfants », encore faut-il s’assurer que les enfants ne disparaissent pas derrière cette formulation.
Lyhanna était une enfant. Elle était aussi une fille. C’est à l’intersection de ces deux rapports de domination que sa vie a été volée. Ne pas le nommer clairement, c’est déjà, en partie, continuer à l’effacer."